Relier Economie, Ecologie … et Emploi !

Relier Economie, Ecologie … et Emploi !

RESUME : Cet article aborde la question de savoir comment traiter les enjeux liés à une génération entrant sur le marché du travail, confrontée à la fois à un taux de chômage élevé, une dette à rembourser et un passif environnemental important.  Ré-analysant sous un éclairage systémique les causes de cette situation, notamment le  chômage technologique qui touchera de plus en plus aussi bien l’économie de production que celle des services et des NTIC à moyen terme, le constat est fait que la relance d’une croissance sans changer la trajectoire du modèle économique actuel ne constituent pas des solutions viables, la notion même du travail étant à revoir.

Sur cette base, des pistes de solutions concrètes sont proposées  consistant notamment en un glissement d’une partie des dettes financières souveraines vers un nouveau compte de Dettes de Transition Ecologique de l’Economie, autre problème fondamental auquel nos société sont confrontées , ce qui  permettrait à la fois de relancer des investissements publics susceptibles de restaurer du capital environnemental et de constituer une nouvelle source d’emplois durables dans ces secteurs.

_______________________________________________________________________________________

LE CONSTAT

Le chômage est l’expression la plus cinglante de la dérive de notre système économique. L’indicateur le plus pertinent n’est pas le taux de chômage moyen mais plutôt celui des jeunes car il met l’accent sur la dynamique destructrice de cette économie : ce taux atteint 25% en Europe ! (on atteignait 41% en Italie et 54% en Espagne à fin 2013)

MurPour faire simple, un jeune qui entre aujourd’hui sur le marché du travail affronte d’une part le mur du chômage et d’autre part le mur de la dette financière à rembourser, dette que les générations précédentes lui ont laissé en héritage. (Auxquels on ajoutera le déficit des régimes de pensions, de santé, …)

Mais ce n’est pas tout !

S’il a autour de 22 ans, il hérite aussi du « brillant » bilan du « Développement Durable » décidé en 1992. Son objectif, faut-il le rappeler, était « un développement qui répond aux besoins du présent sans compromettre la capacité des générations futures de répondre aux leurs ». Ce programme ayant échoué sur tous les aspects (régressions environnementales multiples, crises sociales et économiques mondialisées) il devient insolant de continuer à parler de « développement durable » à cette génération bien présente en chair et en os aujourd’hui. Cette génération restera le témoin vivant de cet échec et hérite ainsi d’une autre dette toute aussi abyssale : la dette environnementale et sociale dont le montant pourrait être d’un même ordre de grandeur que la dette financière.

________________________________________________________________________________________

LES CAUSES

Analysons sans détours les causes premières du chômage structurel : le chômage technologique.

Toute entreprise industrielle de production (ou agricole) qui veut rester dans le peloton de tête sur des marchés concurrentiels est condamnée à réaliser des gains de productivités : mécaniser, automatiser puis robotiser les tâches afin de diminuer les coûts de production. Robotisation
Une autre solution consiste à se spécialiser sur des offres d’excellence. Si elle permet de conserver des effectifs de plus en plus qualifiés, in fine elle repousse la course à la productivité sur d’autres agents économiques …

L’économie à haute productivité découvre des moyens d’économiser du travail à un rythme bien supérieur à celui qui permet aux nouvelles économies d’offrir du travail. Par exemple les entreprises qui développent et commercialisent des robots sont incapables d’employer les travailleurs qui font les frais du déploiement de ces mêmes technologies. Ce différentiel est communément appelé « chômage technologique ». Seuls les pays qui exportent ces activités « high Tech » peuvent obtenir un différentiel nul, mais en fait elles exportent tout simplement le chômage sur les territoires de leurs clients …

 

Certains économistes et responsables politiques de haut niveau, un peu naïfs, ont cru voir dans le développement des nouvelles technologies de l’information et de la communication (NTIC) la solution radicale au problème du chômage technologique. Certains ont ainsi prôné l’accélération de la désindustrialisation et l’encouragement sous toutes ses formes des NTIC. C’est oublier que ces secteurs, tout comme ceux de l’industrie manufacturière … sont aussi condamnés à réaliser continuellement des gains de productivité pour survivre et rester dans le peloton de tête ! Une ère « d’ordinisation » a succédé à celle de la « mécanisation » tout simplement.Odinisation-g
Dans les biotechnologies, des entreprises font des milliards de chiffre d’affaire avec des effectifs réduits. Dans ces entreprises, mais aussi dans celles des services, de la communication, d’excellents logiciels remplacent des effectifs qualifiés, et les entreprises qui conçoivent ces logiciels sont incapables d’employer les travailleurs qui font les frais du déploiement de ces mêmes logiciels ! De la même façon les pays qui exportent massivement ces « High Tech », … exportent aussi du chômage technologique …

On passera rapidement sur l’éternel débat sur le « coût du travail », qui porte sur la modulation spatio-temporelle du différentiel de chômage technologique. Si ces écarts sont redoutables à l’échelle microéconomique à court terme, ils perdent leur sens à l’échelle macroéconomique et dans le temps (rattrapage inévitable des pays émergents). Toutefois, la question du prix, notamment environnemental, de ce rattrapage se pose clairement.

On balayera du même revers de manche l’autre débat sur les bienfaits d’un chômage « frictionnel » censé fluidifier l’équilibre entre des offres et les demandes d’emploi : à 25% de chômeurs, on est bien au-delà du « frictionnel ».

_______________________________________________________________________________________

LES SOLUTIONS

 

Contraindre les gains de productivité ?

Jean_Charles_de_SismondiJean Charles Léonard Simonde de Sismondi (1773, 1842) préconisait que tout investissement de productivité devait faire l’objet d’un prélèvement obligatoire versé aux travailleurs ayant perdu leurs emplois, et ceci pendant toute leur existence. Inutile de dire qu’une telle réglementation ne pourrait voir le jour qu’au niveau mondial et qu’elle remettrait en question le retour sur investissement d’une majorité des projets.

Retenons toutefois qu’à partir de la réflexion de Sismondi on pourrait admettre que tout investissement en productivité s’accompagne de l’émission d’une externalité sociale… (Voire environnementale puisque la consommation d’énergie non renouvelable croit par unité produite).

 

Relancer la Croissance ?

La « relance » de la croissance est une idée lumineuse, mais du siècle dernier ! Elle peut permettre en effet de créer autant d’emplois que ceux qui sont détruits à condition de bénéficier d’un monde infini tant sur les ressources que sur sa capacité à neutraliser les pollutions et absorber les déchets … , avec un marché sans limite (et sans état d’âme !). Nous sommes aujourd’hui très loin de ces conditions.

Ce processus est instable comme le souligne François Roddier : « Dans une économie de marché, un capital permet d’investir. Lorsqu’un investissement est rentable, il améliore le profit. On peut alors investir davantage, ce qui peut conduire à de nouveaux profits, et ainsi de suite. C’est bien un processus d’avalanches. Les avalanches s’arrêtent lorsque les investissements ne sont plus rentables. C’est un processus de criticalité auto-organisée. Une caractéristique de ce processus est de produire des fluctuations dites en 1/f, dont l’amplitude est inversement proportionnelle à la fréquence f. Il y a beaucoup de petites avalanches, de temps en temps des plus grosses, exceptionnellement des très grosses. Ce comportement des fluctuations économiques a été mis en évidence en 1962 par le mathématicien Benoît Mandelbrot dans son analyse bien connue du prix du coton. Aujourd’hui, il est toujours ignoré par les économistes parce qu’il engendre des fluctuations dont la variance est infinie, et celles-ci se prêtent mal aux analyses classiques des marchés. …»
voir : http://www.fondation-2019.fr/2011/10/thermodynamique-et-economie/

 

la_reine_rouge-300x193Ces entreprises sont alors contraintes d’évoluer et de s’adapter aux changements. Plus vite elles se réadaptent, plus vite l’environnement va changer et plus vite elles devront à nouveau évoluer. C’est l’effet de la reine rouge.  « Ayant du mal à s’adapter à un environnement qui évolue de plus en plus vite, les grosses entreprises tendent à se diviser en entreprises plus petites et plus adaptables. Celles-ci n’optimisent plus leur efficacité économique mais leur résilience, c’est-à-dire leur faculté d’adaptation. L’économie ralentit. Cela permet à certaines de ces entreprises de grossir à nouveau et de devenir plus efficaces. L’économie oscille ainsi constamment autour d’un point critique pour lequel la taille des structures est distribuée suivant une loi de puissance (invariante par changement d’échelle). »

« Les crises économiques sont donc une conséquence de ce processus de criticalité auto-organisée. »

La modification de l’Environnement passe par l’épuisement des ressources (dont l’énergie), la perte de biodiversité et les dommages de toute nature portant sur la santé et le bien-être qu’il faut mettre en balance avec les services rendus. Cette désynchronisation entraîne une accélération des externalités sur les flux de transaction et une dépréciation vertigineuse du capital naturel et social.

Voir : http://www.fondation-2019.fr/2015/01/transformation-de-leconomie/

 

Repenser la notion de travail ?

BénévolatEn France, s’occuper d’une personne âgée de sa famille ou de ses proches, accompagner les enfants de plusieurs parents à l’école, embellir le jardin public du quartier, porter main forte à telle ou telle association,  sont des tâches qui ne sont pas considérées comme du « travail » : elles ne font pas l’objet d’une rémunération salariale et ne figurent pas dans le calcul du PIB.

Dans d’autres pays, ces tâches sont considérées comme un travail dont l’utilité est au moins égale au travail salarié en entreprise (En Suisse par exemple mais aussi au Japon ou l’aide à la personne âgée est encadré par une monnaie complémentaire).

Faut-il méconnaitre les vertus de ces actions parce qu’elles non pas droit de citer dans le calcul du PIB ou bien qu’elles viendraient en concurrence d’une offre de marché qui serait pris en charge par les collectivités ?

Compte tenu des enjeux que représentent ces actions face aux besoins pharamineux de la société et de l’environnement (restauration, réhabilitation, protection), elles ne méritent pas ce triste sort de l’oubli notamment dans les indicateurs de richesse.

Ces nouveaux modes de travail posent la question du revenu universel.

 

Ouvrir le nouveau « marché » de la restauration des biens communs ?

Capital-gLa dépréciation du capital Naturel et Social des 50 dernières années est absente des comptabilités publiques. La perte des « services » éco-socio-systémiques se mesure dans la société un peu plus chaque jour, tout comme on peut mesurer dans une entreprise la perte engendrée par une « machine »  qui fonctionne mal faute d’entretien : non qualité, incidents et accidents …
Dans une entreprise, cette dépréciation du capital technique est comptabilisée et un « a-mort-issement » adéquat tend à anticiper la perte de ces services, mais ailleurs, cette notion est absente concernant les biens communs de l’humanité : Capital naturel et social !

Des outils de monétarisation sophistiqués mais de plus en plus fiables permettent d’évaluer ces pertes d’actifs et les coûts éco-socio-systémiques qu’ils engendrent (pertes de santé, pertes de rendement, d’aménités, etc…). Certains de ces travaux ont plus de 50 ans. Fondation 2019 les connait bien au travers de ses programmes de recherche en cours et de sa base bibliographique riche de plus de 9 000 publications qui en fait probablement la base la plus complète au monde en libre accès.

La monétarisation des dettes éco-socio-systémiques est aujourd’hui possible par défaut (certes on ne peut pas tout mesurer, mais au moins transcrire ce qu’on identifie clairement, c’est donc une valeur inférieure par défaut).

Les dettes financières souveraines (d’un montant astronomique souvent de l’ordre d’une année de PIB) sont des dettes PUBLIQUES.
La perte des actifs socio-environnementaux constitue un passif de même nature : un passif PUBLIC.
La seule différence entre ces deux dettes réside dans le fait que les pertes socio-environnementales n’ont pas été monétisées. Or, ce passif (non monétisé) est tout autant un frein au développement de nos Sociétés.

Dette VertePlutôt que d’effacer sournoisement les dettes financières (comme on l’a vu récemment) sans que cet effacement puisse apporter un quelconque bénéfice structurel, il serait bien plus utile de transférer une partie de ces dettes financières sur une Dette Souveraine Communautaire de Transition (DSCT) en monétisant leur valeur (proportionnellement aux pertes d’actifs des Biens Communs, qui peuvent être calculés pour chaque Etat membre de l’Union par exemple).

 

L’intérêt de ce transfert serait multiple :

  • Diminuer les dettes souveraines sans « passer » l’éponge sur les désordres du passé : une partie des dettes souveraines seulement serait transférée, mais pas annulée.
  • Ouvrir la possibilité aux Etats Membres de lancer des programmes d’Investissement Keynésien pour accélérer la Transition de notre modèle économique
    (voir : http://www.fondation-2019.fr/2014/05/la-relance-keynesienne-verte/ )

 

Croissance Verte-gCes effets combinés présenteraient une rare opportunité pour déployer de nouvelles connaissances et créer des emplois dans des secteurs aussi diversifiés que l’énergie renouvelable, l’économie circulaire, le génie écologique et la transformation de notre agriculture, etc… C’est strictement sous cette condition que la notion de « ré-industrialisation » des territoires prend son sens.

Les conditions techniques d’un tel projet sont multiples mais toutes à portée de main :

  • Les  Investissements publics seraient de nouveau possibles sans grever la dette financière si l’Etat Membre apporte la preuve que le bénéfice de leur mise en œuvre apprécie les actifs sociaux et environnementaux d’un montant comparable à la dépense (Il y aurait alors réduction de la DSCT d’un montant équivalent à l’investissement donc aucun accroissement de la somme des deux dettes)
  • Le financement de la DSCT (taux d’intérêts et primes de risques) est tout à fait envisageable grâce au futur revenu des taxes sur les transactions financières.
  • Le contrôle et la garantie de la DSCT pourrait être confiés à une ou plusieurs organisations européennes ou mondiales (BCE ? , ONU ?, FMI ?). Le choix de ces organisations pourrait engendrer d’autres débats  qui conduiraient, il est vrai, à repenser l’essence de ces organismes.

 

Credit vert-gLes agents économiques privés pourraient aussi bénéficier de ce dispositif lorsqu’ils investissent de leur propre initiative (souvent à pertes) sur des nouvelles technologies propres. Si le calcul de retour sur investissement étendu (RSI-E) d’un projet fait apparaître un flux d’externalités positives, (ou une réduction des externalités négatives) cet agent pourrait se voir attribuer des « points de réduction des externalités », commercialisables auprès des opérateurs financiers soumis aux taxes sur les transactions financières (leur permettant ainsi de réduire leur montant à payer).

 

Highlights :

  • Les jeunes entrant sur le marché du travail sont confrontés à la fois à un taux de chômage élevé, une dette à rembourser et un passif environnemental important.
  • Le chômage technologique touche aussi bien l’économie de production que celle des services et NTIC à moyen terme.
  • Contraindre les gains de productivité, ou relancer la croissance sans changer de trajectoire ne constituent pas des solutions viables.
  • La notion du travail est-elle même à revoir.
  • Un glissement d’une partie des dettes financières souveraines vers un nouveau compte de Dettes de Transition Ecologique de l’Economie permettrait de relancer des investissements publics de restauration du capital environnemental et de favoriser l’emploi sur ces secteurs.

3 Commentaires

  1. Voir une proposition dans le même sens que notre « DSCT » :

    « Une proposition pour financer l’investissement bas carbone en Europe »
    Commissariat général au développement durable
    Études et documents – Numéro 121 – Mars 2015

    http://www.fondation-2019.fr/ged/public/resources/view/7595

    France Stratégie : Note d’analyse – Une proposition pour financer l’investissement bas carbone en Europe

    http://www.strategie.gouv.fr/publications/une-proposition-financer-linvestissement-bas-carbone-europe

  2. Voir aussi :

    Funding climate adaptation strategies with climate dérivatives

    http://www.fondation-2019.fr/ged/public/resources/view/7643

  3. Voir :
    On ne fera pas plus d’écologie avec moins de moyens
    ALAIN GRANDJEAN ET GAËL GIRAUD
    22/08/2018
    https://www.alternatives-economiques.fr/on-ne-fera-plus-decologie-de-moyens/00085722

Envoyer un commentaire

Vous devez être connecté pour E commentaire.