État d’urgence

État d’urgence

Il y a un 28ème État dans l’Union Européenne. Il est entré discrètement, presque sans qu’on s’en rende compte. On s’est bien gardé de célébrer son entrée par des fanfares ou des feux d’artifice. Pourtant, cet État compte au bas mot 25 millions de femmes et d’hommes, ce qui le place au 7ème rang des pays les plus peuplés de l’Union, derrière l’Allemagne, la France, le Royaume Uni, l’Italie et la Pologne, loin devant les Pays Bas avec leurs 16 millions d’habitants. Il compte aussi un peu plus de 5 millions de jeunes, soit l’équivalent de la population du Danemark.

 

Cet État connaît des fins de mois difficiles. Ses graves difficultés  financières représentent un poids considérable pour l’économie de l’Union européenne dans son ensemble, et une menace réelle, concrète et immédiate, pour sa cohésion sociale.

 

Cette État n’a pas de nom. Et pour cause, il n’existe pas. Il est virtuellement peuplé des chômeurs des 27 pays actuels de l’Union. On aurait pu l’appeler « Chomie », ou « Unemployland », ou encore « Arbeitlosigkeitland ». Mais « Urgence » serait plus approprié. L’État d’urgence.

 

La population de cet « État virtuel », est probablement sous évaluée, à 25 millions de femmes et d’hommes. Les statistiques officielles ne recensent pas ceux qui, nombreux, ont renoncé à chercher un emploi, et ne sont inscrits à aucun organisme d’aide publique. Le chiffre de 5 millions[1] de jeunes sans emploi dans l’Union européenne est à lui seul effrayant : c’est plus que le nombre total des naissances chaque année dans l’ensemble des pays de l’Union, et plus de 10 fois l’accroissement annuel naturel de la population européenne, c’est à dire le chiffre qui reste quand on soustrait au nombre des naissances celui des décès. Autrement dit, c’est une classe d’âge, une génération, qui se voit sacrifiée, sans perspective d’amélioration, sans horizon tangible. C’est une génération qui a perdu confiance dans la capacité des dirigeants à proposer des solutions à leurs problèmes, une génération qui accumule du ressentiment et de la rancœur envers ses aînés, une génération qui perd confiance en l’avenir.

 

Cette fragmentation sociale, cette perte de confiance, ces rancœurs accumulées sont infiniment plus graves que toutes les statistiques économiques. La violence sociale débouche souvent, on ne peut que le constater et le déplorer, sur la violence physique. L’exclusion crée la peur de l’autre. La peur de l’autre engendre les haines les moins rationnelles. Allez restaurer la confiance et bâtir une société avec ça…

 

A cette génération, déjà déboussolée, des dirigeants dépassés par les événements semblent incapables de servir autre chose que des excuses dérisoires et des aveux d’impuissance. Quant aux médias, ils relaient complaisamment les nouvelles anxiogènes et les prophéties les plus sombres.

 

Entendons nous bien : il ne s’agit pas de nous cacher la gravité de la situation. Il s’agit au contraire de regarder la vérité bien en face. Ce que nous vivons, ce que les plus démunis subissent de plein fouet, ce n’est pas une crise de plus, une crise comme une autre, qu’on résoudra avec les remèdes habituels. Au contraire : les exemples grecs et espagnols semblent démontrer que les saignées administrées au malade ne font qu’aggraver son état.

 

L’état d’urgence, c’est la nécessité de transformer la crise en opportunité. C’est une mobilisation générale pour relever le défi de la fin du pétrole, du déclin des ressources fossiles, pour réorienter l’économie, dans son ensemble, et la préparer à une troisième révolution industrielle. Cette troisième révolution industrielle devra, au-delà des piliers « techniques » détaillés par Jeremy Rifkin[2], être fondée sur la base d’une nouvelle alliance avec la biosphère, sur une nouvelle conscience humaine élargie, englobant l’ensemble des liens d’interdépendance qui nous relient au vivant, capable de nous propulser vers une « empathie planétaire ». Cette révolution industrielle est une formidable opportunité pour créer les millions d’emplois qui nous manquent aujourd’hui, emplois qui seront mobilisés pour des filières émergentes dans les énergies renouvelables, pour une réorientation des moyens de production dans une organisation coopérative et décentralisée, pour la mise en place des réseaux de distribution et de transport intelligents et interconnectés, pour un nouvel aménagement du territoire révélant les potentialités et les complémentarités de chaque communauté locale, pour une reconquête d’espace pour la biodiversité, en ville, dans les zones agricoles, et dans les lieux d’activités économiques. Nombreux sont, parmi ces emplois qu’on pourrait créer tout de suite, ceux qui ne coûteraient pas un sous au contribuable : un vaste programme d’isolation des bâtiments existants serait financé par la réduction de la facture énergétique. De nombreux emplois peuvent être créés dans l’agriculture biologique (qui emploie à surface équivalente 30% de plus de main d’œuvre que l’agriculture conventionnelle), qui seraient financés par la baisse des intrants et des consommations de carburants, sans compter les économies réalisées par les mécanismes de prise en charge des dépenses de santé, avec la réduction des maladies liées aux perturbateurs endocriniens, aux substances cancérogènes et autres neurotoxiques…

 

Le frein à cette mobilisation générale, seule réponse possible à l’état d’urgence, c’est notre incapacité à en proposer les modalités concrètes, à imaginer les financements innovants qui permettront d’en récolter au plus vite les fruits, et à redéfinir les priorités politiques. C’est aussi, et surtout, notre incapacité à écrire une histoire audible, crédible et cohérente, porteuse d’espoir, en nécessaire contrepoids aux sombres « prophéties autoréalisatrices » dans lesquelles nous macérons depuis trop longtemps déjà.

 

La troisième révolution industrielle ne se fera pas toute seule. Elle n’émergera pas, tel un phénix, des cendres de la deuxième révolution industrielle, par un mouvement spontané, sans concepteur ni pilote.  Nous n’en serons pas les spectateurs, si nous ne sommes pas capables d’en être avant tout les scénaristes et les acteurs.

 

La troisième révolution industrielle n’est pas une fin en soi. C’est un moyen de réorienter l’économie, de la remettre au service de l’homme et de la réinsérer durablement au sein de la matrice vivante planétaire. Si nous voulons éviter de sacrifier définitivement une génération – sacrifice que nous payerions tous, au prix fort – nous devons impérativement nous engager dans sa mise en œuvre. Quitte à bousculer ceux qui – il y en a –ont intérêt à ce que rien ne change, où le moins possible, le plus lentement possible. Il ne nous servira à rien de nous acharner à essayer de prolonger un modèle de développement économique moribond et condamné. Reconnaître la vraie nature de cette crise et ses implications profondes est un préalable indispensable. Ne regardons pas le vieux monde mourir avant d’en avoir inventé le successeur.

 

 

 



[1] Source : Eurostat

[2] « La troisième révolution industrielle », Jeremy Rifkin, Les Liens qui Libèrent – 2012

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