Ne m’appelez plus jamais « crise »

Ne m’appelez plus jamais « crise »

« Mal nommer les choses, c’est ajouter à la misère du monde… »

Cette phrase d’Albert Camus semble avoir été écrite hier, tant elle s’applique à merveille au traitement que médias et leaders d’opinion, candidats, chefs de partis, leaders syndicaux, chefs d’entreprises ou chroniqueurs, donnent de la situation.

 

Nommer « crise », la période actuelle est coupable et ne peut qu’ajouter, aux difficultés que traversent nos contemporains, les promesses de lendemains amers, de désillusions et de rancœur.

Nommer « crise », la période actuelle ne peut que nous aveugler plus encore que nous le sommes déjà, en nous faisant confondre le symptôme et la maladie, ce qui est le plus sûr moyen de se tromper de traitement.

Nommer « crise », la période actuelle ne peut que donner l’illusion que la meilleure chose à faire serait d’attendre un hypothétique retour à la normale. Si ce que nous vivons actuellement était effectivement une crise, une poussée de fièvre passagère qui se traduit par des désordres sur les marchés financiers, une montée du chômage, une flambée des prix des matières premières, alors oui, effectivement, le plus sage serait d’attendre…

Mais il n’en est rien. Il n’y aura pas de retour à la « normale ».
Quelle « normale », d’ailleurs ?

Est-ce une situation normale, ce que nous connaissons depuis quatre décennies ? Pour qui est né dans les années soixante ou plus tard, la vie n’aurait donc été qu’une succession de crises, entrecoupées de quelques brèves récréations, le temps d’une campagnes électorales ?

Est-ce une situation normale, la montée continue du chômage depuis quatre décennies ? Est-ce une situation normale, la montée de l’absentéisme à chaque élection, accompagnée de son corollaire, l’audience croissante des extrémismes de tous poils, politiques ou religieux ?

Est-ce une situation normale, l’épuisement accéléré des ressources non renouvelables, la perte de surfaces agricoles par érosion, pollution ou artificialisation, l’effondrement de la biodiversité, le dérèglement du climat, la dispersion généralisée de substances nocives pour notre santé et celle des organismes vivants ?

Il n’y aura pas de retour à la normale, car ce que nous appelons à tort « crise » n’est que l’accumulation des symptômes d’une profonde mutation, affectant l’humanité dans son ensemble, à travers son rapport au reste de la biosphère et son économie.

L’ère de l’économie du fossile touche à sa fin. A force d’aveuglement, nous n’avons pas su l’anticiper. Les effets s’en font déjà sentir, et se feront sentir de plus en plus cruellement, notamment pour les plus défavorisés. Toute « sortie de crise » ne serait, dans ce contexte et sans effort d’adaptation radical, que temporaire et serait immédiatement stoppée par la flambée des prix du pétrole et des autres ressources naturelles.

Mais rien n’est joué. Nous pouvons –nous devons– nous ressaisir, mobiliser les consciences et les énergies pour affronter cette mutation sans précédent pour l’humanité. Nous en avons les moyens, nous en sommes capables. A condition de cesser de nous cacher la vérité, à condition de cesser d’espérer que la réalité s’adaptera à nos sociétés, alors que c’est à nos sociétés de s’adapter à la réalité.

Cessons de nous mentir. Cessez de nous mentir.

Messieurs les candidats, s’il vous plait, ne l’appelez plus jamais « crise ».

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