Que faut-il changer, pour que l’essentiel demeure ?

Que faut-il changer, pour que l’essentiel demeure ?

Dans « Le Guépard », le personnage incarné par Burt Lancaster se pose la question suivante : « Que faut-il changer, pour que l’essentiel demeure ? ».
L’aristocratie à laquelle il appartient voit son statut, sa conception du monde et ses privilèges remis en question par la réunification italienne. Dans la tempête des crises mondialisées, la situation actuelle des occidentaux privilégiés que ne sommes n’est peut-être pas si différente de celle de la noblesse italienne d’alors.

 

Mais les crises se suivent et ne se ressemblent qu’en apparence. Désormais globales, multidimensionnelles, elles sont aussi multifactorielles. Crise de la dette, crise du système bancaire et de la gouvernance financière, crise de confiance entre les peuples et leurs représentations démocratiques, crise sociale et crise écologique ne sont que quelques une des facettes de ces nouveaux désordres globaux que nous traversons.

 

Concilier l’action, le diagnostic, et la nécessité d’une vision

 

Au lieu de soigner les symptômes à l’aveuglette, sur la foi de référentiels périmés, peut-être serait-il temps de reposer sérieusement la question du diagnostic. Et si, comme Pierre Larrouturou le démontre avec pertinence dans son dernier ouvrage [1], inégalités et chômage n’étaient pas la conséquence de la crise économique, mais leur cause réelle et profonde ? Et si les transferts de richesses du travail vers des instruments toujours plus sophistiqués et incontrôlables n’étaient pas une fatalité mais la conséquence de choix politiques (Bien qu’il s’agisse souvent de choix « par défaut », opérés sans prise de conscience réelle ni débat) ? Et si la raréfaction des ressources naturelles, et donc la volatilité de leurs prix, sapait tout espoir de vraie reprise, en l’état actuel de notre système de production ?

 

Comment faire pour dépasser le débat sur la nature conjoncturelle, structurelle ou symptomatique de la crise ? Comment dépasser la fausse opposition entre l’urgence de l’action et la nécessité de forger une nouvelle vision, pour transcender cette vieille et vaine querelle entre pragmatisme et utopie ?

 

Que faut-il changer ? Au moins trois choses : notre rapport au vivant, la prise en compte par une théorie macroéconomique de la finitude des ressources, et notre façon de produire, de distribuer, et de répartir les richesses. Pas de hiérarchie ni de priorité entre ces trois chantiers : les trois doivent être menés de front. Car, même s’ils se situent à des niveaux différents d’abstraction et de temporalité, ils s’enrichissent les uns et les autres : vision, théorie et pratique s’interpénètrent et se fécondent mutuellement. L’urgence de l’action peut conduire aux pires écueils si elle devait nous affranchir de penser. A l’inverse, les cadres conceptuels et théoriques les plus élégants ne seront  d’aucun secours s’ils ne sont traduits en action, si l’expérimentation ne vient alimenter le retour sur expérience, et si, enfin, les solutions dont l’efficacité et la pertinence ont été démontrées ne sont déployées à grande échelle.

 

Repenser notre rapport au vivant

 

« Maîtres et possesseurs de la nature » : cette vision formulée par Descartes ne faisait que résumer une tendance de fond, amorcée depuis le néolithique. Le destin de l’humanité était de s’affranchir du hasard et des contingences naturelles. Il ne fallait plus subir les caprices de la nature, mais la domestiquer, l’aménager, la transformer pour en faire un espace vital favorable à son épanouissement.

Poussant toujours plus loin cette logique, sommes-nous allés trop loin ? La tentation de maîtriser le vivant, gène par gène, celle de maîtriser la matière, atome par atome, ou encore celle de maîtriser le climat ne sont que des conséquences de cette façon d’envisager notre rapport au vivant. C’est bien dans ce cadre que le projet « biosphère II », visant à mettre au point des écosystèmes artificiels pour des voyages de longue durée dans l’espace s’inscrivait. C’est encore ainsi que la DARPA (l’organisation de recherche de la défense américaine, connue notamment pour être à l’origine du réseau internet), pouvait inscrire dans son schéma directeur un programme de recherche dont l’objectif affiché était de « supprimer le hasard de l’évolution ».

Las, ces tentatives n’ont conduit qu’a des échecs et de cruelles désillusions. Cette vision d’une humanité séparée du reste de la nature, de sa matrice vivante, a fait long feu. L’irruption, il n’y a pas encore 20 ans, du concept de biodiversité, est venue bousculer cette confortable illusion. Vivants nous-mêmes, nous interagissons avec l’ensemble du tissu vivant de la planète. Il nous faudra bien nous y résoudre, cette quête d’une absolue maîtrise est désormais vaine. Loin d’y voir un renoncement, un recul, nous pouvons puiser dans cette nouvelle acceptation de nos rapports au vivant de nouvelles perspectives, une nouvelle vision pour un futur souhaitable.

Evolution, variabilité, émergence et résilience sont les moteurs de la dynamique du vivant. Nous en sommes le produit, nous en sommes les acteurs. Nous avons aujourd’hui l’occasion de fonder les bases d’une nouvelle alliance entre l’humanité et le reste du monde vivant. De cette nouvelle alliance doit découler un nouveau respect, tant des humains pour ce qu’ils sont vraiment, que du vivant dans son ensemble. Ni l’un, ni l’autre, ne peuvent être réduits à de simples « ressources », mais doivent être considérés comme autant de potentialités à révéler.
Les potentialités d’évolution et d’adaptation du système vivant planétaire, qui dépendent étroitement du bon état de sa biodiversité, sont notre meilleur atout face à l’inconnu des changements globaux. En ce sens, ménager le vivant, c’est ménager des potentialités, c’est laisser ouvert le champ des possibles.

Une « écologie globale », intégrant l’humanité et l’ensemble des ses activités, doit permettre de jeter les bases d’une nouvelle « solidarité écologique », prometteuse d’un bien-être humain harmonieux et durable. Quoi de mieux que cette vision ambitieuse pour tordre le cou au préjugé qui voudrait que l’écologie, scientifique ou politique, ne soit qu’un rassemblement de grincheux, tournés vers le passé, propres à dénoncer plus qu’à proposer, et ne s’exprimant que par une rhétorique sacrificielle et culpabilisatrice ?

 

Proposer un cadre macro économique pour un monde fini

 

Marxisme, keynésianisme, monétarismes, école néoclassique, toutes ces théories macroéconomiques ont été bâties en faisant abstraction des limites de la biosphère et de la finitude des ressources. Incapables d’intégrer la rareté croissante des ressources finies, incapables de proposer un modèle de gestion efficace des biens communs, ce sont pourtant en référence à ces théories (que ce soit par adhésion ou par rejet) que les décisions politiques sont aujourd’hui encore prises. Comme l’avènement du concept de biodiversité, l’idée d’intégrer la biologie, l’écologie scientifique et la finitude des ressources fossiles dans les paramètres d’une théorie macroéconomique est très récente. Sans les lister exhaustivement, Kenneth Boulding, Nicholas Georgescu-Roegen et plus récemment Tim Jackson ont travaillé le sujet, pour conclure à l’incompatibilité des théories macroéconomiques dominantes sans toutefois proposer de modèles de remplacement à la fois aboutis, applicables, et acceptables démocratiquement.

 

Le choix des indicateurs et des critères d’évaluation des politiques se pose en corolaire de cette réflexion. Si la monétarisation semble aujourd’hui être le seul point de repère, on voit bien qu’elle peine évaluer la valeur économique des services rendus par les écosystèmes ou à prendre en compte les enjeux de la cohésion et la justice sociale. Sans faire le procès de la monétarisation – car c’est bien souvent son interprétation plus que la donnée brute qui est en cause, ne pourrait-on proposer de la compléter par une évaluation non monétaire de l’économie ? De nombreuses pistes sont ouvertes : intégration des externalités négatives ou positives, monnaies alternatives et locales, indicateurs de bien-être humain, indicateurs de l’état de la biodiversité et des ressources naturelles. Marginales, ces expérimentations de nouveaux indicateurs ou de nouveaux instruments « para-monétaires » sont peut-être l’avant garde de ce qui constituera demain le socle de l’évaluation des politiques territoriales, nationales et supra nationales.

 

Faire bouillir la marmite !

 

Enfin, il faudra bien aussi travailler à reconfigurer nos moyens de production, qu’il s’agisse de l’agriculture, de l’industrie, du commerce et de la distribution. Si tout ce qui précède vous semble utopique, ce qui suit est, bien que cela s’inscrive parfaitement dans les cadres conceptuels évoqués, plus concret et plus immédiat. L’érosion des sols, la raréfaction des ressources fossiles, la surexploitation des ressources naturelles renouvelables nous conduisent, dès aujourd’hui, à rechercher des gains de productivité significatifs dans l’utilisation de nous faisons des ressources naturelles. Comme nous partons de très loin, nous avons devant nous une marge de progression considérable. Après plusieurs siècles d’augmentation de la productivité du travail, c’est désormais à la productivité des matières et de l’énergie que nous devons nous atteler. Pour cela, nous allons – nous avons déjà commencé – modifier en profondeur l’ensemble du système de production et des modes de consommation. Economie circulaire et de fonctionnalité, agriculture doublement verte ou écologiquement intensive, foresterie analogue, biomimétisme, sont les mots clés de ce nouveau modèle de développement. Celui-ci nécessitera, pour se déployer et se généraliser, de nouveaux instruments financiers, de nouveaux instruments fiscaux, et des systèmes de régulation adaptés, probablement très différents de ce qu’ils sont aujourd’hui.

 

Il n’y aura pas de grand soir. Espérons-le, car si cela devait être le cas, ce serait le signal que ces crises interpénétrées sont devenues systémiques. La paix et la démocratie seraient alors directement menacées, et nul ne sait ce qui adviendrait ensuite. Et, contrairement aux partisans de Garibaldi d’alors, pour reprendre le parallèle avec la réunification italienne qui ouvrait ce billet, les « indignés » d’aujourd’hui ne veulent pas le pouvoir. Ils veulent plus de démocratie, plus de justice sociale et des raisons d’espérer.

 

Il n’y aura pas de grand soir, car les transformations et les révolutions à l’œuvre sont pour la plupart silencieuses. Elles sont le fait d’initiatives individuelles, locales, solidaires, et de transformations discrètes mais souvent profondes, à l’œuvre même au sein des plus grandes entreprises, même si c’est parfois au prix de tensions humaines difficiles à vivre au quotidien.

 

Ces transformations silencieuses sont à encourager, à fédérer, et pour cela, elles devront se reconnaître dans les cadres plus vastes que constituent nos deux premiers chantiers, ceux de notre rapport au vivant et du cadre macroéconomique.

 

Mais, pour revenir à la question posée, quel est cet essentiel dont nous voulons qu’il demeure ? La satisfaction des besoins humains fondamentaux ?  La paix ? La démocratie ? Toutes choses auxquelles moins du quart de l’humanité a aujourd’hui accès.  En France, certains esprits chagrins voudraient voir dans la prise en compte de l’écologie un risque pour la démocratie. C’est tout le contraire. Laisser s’effondrer les écosystèmes qui soutiennent le bien-être humain constituerait un risque majeur et  ouvrirait la porte à toutes les dérives extrémistes et démagogiques. A l’inverse, pour réaliser tous ces chantiers, il nous faudra plus de démocratie, une démocratie plus forte, plus participative, ancrée dans le réel, et capable d’intégrer les enjeux de long terme tout en étant plus réactive et innovante.

 

Emmanuel Delannoy
Directeur de l’institut INSPIRE

http://www.inspire-institut.org

 

[1] Pierre Larrouturou, Pour éviter le krach ultime – Nova Editions 2011

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